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CINÉMAS DU MAROC

FRANCOIS BEAURAIN

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Préface

Par Craig Buckley

Graig Buckley est professeur adjoint d’histoire de l’art à l’université de Yale. Ses recherches explorent les relations entre médias optiques et architecture. Il travaille actuellement à un projet portant sur l’architecture cinématographique et le mouvement moderniste à travers l’étude de cas concrets de salles de cinémas de New York, Londres, Paris, Casablanca (le Vox), Amsterdam, Beyrouth, Sao Paulo, Shanghai et Berlin des années 1920 aux années 1960. 

Au moment où j’écris ces lignes, la ville où je vis, New York, vient d’autoriser, après près d’un an de fermeture, le retour des spectateurs dans les salles. En 2020, les cinémas de New York, tous, comme ceux du monde entier, se sont obscurcis. Et pourtant, le cinéma ne s’est pas arrêté. Depuis quelque temps déjà, la fermeture des salles ne signifiait plus la suspension du cinéma. Plus que jamais, un grand nombre de films circulent en ligne via le streaming. Là où le cinéma était autrefois synonyme de l’espace physique du cinéma, il passe aujourd’hui par les écrans des télévisions, des ordinateurs, des tablettes et des Smartphone. Ces nouveaux écrans, le plus souvent, n’ont pas d’emplacement fixe ; les films peuvent être vus n’importe où. En ce sens, la pandémie mondiale de Covid-19 qui a commencé en 2020 a brutalement accéléré la tendance mondiale à long terme vers le déclin du cinéma ; nous offrant un aperçu d’un monde sans salles de cinéma. Compte tenu de la profondeur des inégalités sociales et des fractures systémiques révélées par la pandémie, le sort de ces espaces peut sembler d’importance secondaire. Pourtant, je dirais que le destin du cinéma est plus qu’une nostalgie pour des formes technologiques et architecturales dépassées. Pendant plus d’un siècle, les films n’avaient pas la fontion unique de montrer des images, ils ont aussi rassemblé les gens.


La manière dont ils l’ont fait a considérablement changé depuis les premières années au tournant du xxe siècle, jusqu’à l’apogée des grandes salles, l’émergence des cinémas de quartier et, finalement, des multiplexes. Pourtant, à chacun de ces différents moments, voir un film impliquait plus que regarder des images sur un écran. Cela signifiait qu’un groupe d’étrangers devait se réunir physiquement au même endroit et au même moment. L’expérience du cinéma était celle d’être présent avec les autres, une expérience tissée de divers fils de sensations : de la joie, du rire, de la liberté et de l’anticipation, à l’anxiété, à l’incertitude et à la peur. Cependant, la capacité de se rassembler n’a jamais été automatique. En effet, pendant une grande partie de l’histoire du cinéma, le spectateur a été soumis à des contraintes liées au sexe, à l’ethnie, à la caste ou à la race. La capacité d’être présent, d’être capté par l’image en mouvement, ne peut être rappelée en dehors des nombreuses luttes pour l’inclusion au xxe siècle ; les luttes pour l’indépendance nationale ainsi que celles pour l’égalité de classe, de genre et de race. La question de l’avenir du cinéma concerne donc à la fois son passé et son futur en tant qu’expérience sociale partagée. De quelle manière le cinéma continuera-t-il à rassembler les gens ? Quelle valeur accordons-nous à la présence physique à une époque où de nombreux aspects du travail et de la vie quotidienne peuvent exister dans une atomisation sociale presque complète ? Comment cette interruption prolongée du cinéma affectera-t-elle son avenir ?

À la lumière crue de la pandémie, le livre remarquable de François Beaurain porte en lui une intensité inattendue. L’ampleur des théâtres documentés ici témoigne de la passion de son auteur, tout comme les photographies et les interviews qu’il contient attirent l’attention sur l’extraordinaire diversité des théâtres au Maroc aujourd’hui. Très peu de pays dans le monde ont un éventail aussi large de cinémas de différents types et de différents millésimes. Tout cinéma que l’on peut voir ici en ruine ne fait qu’ajouter du poids à ceux qui continuent d’exister. La survie des cinémas marocains n’est pas accidentelle. Chacun témoigne du dévouement, du soin et du travail des familles qui ont gardé leurs portes ouvertes, des projectionnistes, des ouvreuses et des gardiens qui les maintiennent en activité, et du public qui continue à leur rendre visite. La pandémie, nous ayant donné un aperçu d’un monde sans salles de cinéma, pourrait nous permettre de mieux reconnaître la richesse et la fragilité du cinéma en tant que patrimoine culturel. Admettre un tel patrimoine signifie admettre la nécessité d’une réflexion créative sur leur soutien et leur préservation. 

Les cinémas du Maroc sont des lieux de mémoire. Si ces espaces de rassemblement cinématographique disparaissent, il en va de même pour un pan d’une culture. Les spectateurs du futur pouront continuer à regarder des images appelées « films », mais ils ne sauront peut-être jamais ce que cela signifie pour le cinéma de nous rassembler. Si ces salles sont essentielles, elles ne peuvent pas survivre en tant que fossiles, mais plutôt en tant que lieux vivants de rassemblement où l’avenir du cinéma et la mémoire peuvent trouver un terrain d’entente. 

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