EXHIBITIONS

Maroc Fantastique

FATIMA LOUARDIRI

« C’est une question de temps. » Adolf Loos, Ornement et Crime. 1908 .

De quelles essences se constituent les Arts? Sacrées ou profanes ? Séculières ou régulières ? Ce champ nimbé d’un certain mystère pour ne pas écrire d’un mystère certain est pourtant consubstantiel à l’homme et apparaît quasiment par coïncidence à l’humanité telle que nous la reconnaissons aujourd’hui. Celle-ci s’est dissociée de l’ensemble du règne animal pour être d’autres possibles qui s’ouvrent à elle peu à peu. L’apparition du sacré est concomitante et enrichit notre espèce d’un supplément : l’âme...

C’est une métaphysique qui poursuit les prémices de différenciation à l’œuvre chez ces premiers Hommes en quête de sens et bientôt d’un destin.


Quitter cet état primitif de nature pour fonder culture et progressivement civilisation nécessite de constituer petit à petit cet état de droit davantage propice à la survie puis à l’épanouissement du genre dit humain. Celui-ci s’énonce dans une irréductibilité binaire – ou manichéisme originel, pourrions-nous écrire... – le licite et l’illicite, le permis et l’interdit, ce fameux Totem et Tabou freudien ! Un préalable irréfragable et indispensable au moment de définir cette humanité en plein processus d’individuation et de sociabilité avec son prochain dont la reconnaissance et l’acception est soumise à ce jus cogens en cours de formalisation. Et voici l’art et le sacré encore une fois associés et ce dès l’origine ! Puisque de manière très simplifiée, ce Totem qui crée et ordonne communauté est surtout in fine la première tentative de représentation du sacré.

Du Totem pré-historique et animiste au désenchantement progressif du monde qui rationalise peu à peu les croyances humaines par la primauté en marche des sciences explicatives de quelques mystères ancestraux qui confèrent aux religions une abstraction spirituelle de plus en plus immatérielle, il faudra plusieurs évolutions de tout type.

En revanche, concernant l’autre élément du couple sacré élémentaire, le Tabou, il est intéressant de noter qu’il reste encore aujourd’hui moins sensible aux changements civilisationnels divers et variés que notre espèce aura expérimentés.

Et l’art dans tout cela ? D’essence évidemment humaine avant tout, ses expressions seront variablement considérées selon les temps, les territoires et les sociétés comme affiliées plutôt aux Totems ou plutôt aux Tabous.

L’Islam par exemple qui fonde une part prépondérante dans notre culture nationale marocaine, est réputé interdire la représentation qui forme pourtant une composante essentielle des arts, cette particularité plastique appelée aniconisme a ainsi jusqu’aux époques récentes dites modernes, permis et encouragé des arts plutôt décoratifs qui sont l’œuvre par excellence de la figure de l’artisan plutôt que celle de l’artiste.

L’art arabo-musulman en général est donc plutôt celui de la calligraphie ou d’une abstraction préférablement géométrique voire parfois avec quelque symbolisme végétal. Ce sont ces fameuses arabesques, toutes en volutes d’entrelacs et de rinceaux qui forment un art du motif voué à une infinité de reproductions sérielles du même. 

Un art du trop-plein plutôt que du vide qui pourrait nous interroger sur cette Horror Vacui particulièrement fustigée par Adolf Loos, chantre d’un modernisme réactionnaire, aux Arts nouveaux puis décoratifs (mouvements où l’on retrouve cet intérêt pour le motif végétal, puis géométrique) et qui prône minimalisme et dépouillement. Son célèbre essai à ce propos ne laisse aucun doute quant à ses théories, puisque pour lui : l’ornement est un crime! C’est-à-dire notamment une perte de temps et d’énergie aussi futile que dispendieuse des ressources humaines, un archaïsme à rejeter totalement pour étrenner la modernité.

Et c’est justement à l’aune de cet antagonisme dialectique et manichéen qu’il me plaît d’aborder l’œuvre de la peintre dite « naïve » Fatema Louardiri.
Une œuvre paradoxale si l’on en croit ma longue introduction contextuelle en ce qu’elle concentre dans son sujet et dans sa forme, ces deux interdits « criminels » que sont l’aniconisme musulman ainsi que le trop-plein ornemental décrié de la modernité.


En effet, dans ses œuvres, l’artiste use d’un répertoire formel figuratif à travers sa représentation de scénettes de la vie quotidienne, ou de personnages généralement féminins qui sans être à proprement parler réalistes demeurent toutefois parfaitement reconnaissables. Des choix plastiques dont je doute fortement de la « fortuité » et que l’on peut considérer à l’aune des choix figuratifs opérés par les miniaturistes persans et dûment réfléchis pour permettre l’illustration tout en respectant les préceptes aniconiques de l’Islam. Leur représentation à l’instar de notre Fatema Louardiri se fait davantage poétique que mimétique et permet de réaliser d’une certaine façon cette abstraction exigée du Canon. Cela grâce notamment, à l’absence de perspective, et donc de hiérarchisation entre le Sujet et l’arrière- plan, l’absence également des règles du clair-obscur

qui privent notamment ses sujets d’effets d’ombre, de silhouette ou de reflets, et qui refusent là-encore par cela la hiérarchisation des couleurs qui devraient être traitées différemment en fonction du plan où elles se situent par des éclats plus ou moins atténués. Or Fatema Louardiri emploie partout sur l’espace de sa toile ou de son papier des couleurs vives et en aplats sans jamais les estomper ainsi que l’exigerait une représentation réellement figurative ou mimétique du réel. Enfin elle use d’un sens du détail uniforme à l’ensemble de ses Objets, qu’il s’agisse de ses personnages, de leurs costumes particulièrement riches et foisonnants, ou encore de ses arrière-plans ornementaux qui ne laissent aucune place au vide !

L’artiste Fatema Louardiri serait donc de par sa pratique « criminelle » doublement fautive ou « hors la loi »… De par sa figuration démiurgique qui, en nous créant des univers plastiques, abandonne toute humilité pour proclamer son être et sa liberté. Et également de par la dispersion de son temps en futilité, c’est-à-dire en enluminures décoratives et inutiles plutôt qu’en productivité de ces fameux biens qualifiés désormais d’essentiels… Elle poursuit en cela, l’héritage paternel qui, lui aussi, s’émancipera doublement de l’utilité et de la nécessité telles que l’envisagent communément les masses, autant populaires que dirigeantes mais en raison d’intérêts divergents…

Ahmed Louardiri est en effet ouvrier agricole attaché aux jardins maraichers jouxtant la ville de Salé. Et lorsque sa jeune fille, Fatema dont il est question ici, lui apportait son casse-croûte à l’heure du déjeuner, elle s’émerveillait toujours de ce petit coin en retrait qui mobilisait le plus le temps et l’énergie de ce père pourtant « naïf » et démuni. Un temps pour rien, c’est-à-dire non rémunéré et là-encore non producteur d’essentialité, pendant lequel il paysageait en secret un jardin ornemental et fleuri… Et cela par goût et par envie de beauté, et par ce supplément d’âme distinctif et révélateur de notre humanité…

Plus tard, Ahmed Louardiri aggravera, ou doublera, lui-aussi ce péché mignon qu’Adolf Loos qualifie de criminalité, puisqu’il fera peinture et représentation de ce jardin secret…

Alors, la question de l’atavisme familial mériterait d’être posée… Fatema serait-elle artiste par hérédité ? Bien sûr qu’elle l’est, tout comme son père, pleinement et totalement héritière des généalogies de toute l’humanité. Celle-là même qui apparaît avant l’Histoire par distinction au règne des vivants, lorsqu’elle s’invente des arts, non évidemment essentiels à son être, peut-être, mais consubstantiels de cette âme tellement humaine malgré son invisibilité et son immatérialité et qui ajoute au profane, ce mystère du sacré…

Et l’art, comme toute production exclusivement humaine a depuis toujours et encore interrogé en permanence tous nos manichéismes en évaluation et redéfinition permanentes, parce qu’il se nourrit autant des Totems que de ces fameux tabous…

Ce faisant, il prend tous les risques de la liberté à laquelle l’Homme s’est condamné en quittant le règne de l’animalité, y compris ceux de déplaire, voire d’être criminalisé.

Et c’est justement de cette liberté d’être et de créer que Fatema Louardiri est l’héritière revendiquée.

Artiste, du profane et du sacré, et aux risques de faire de tous ces mystères, une œuvre qui lui survivra, corps et âme, par son (in)essentielle beauté.

L’artiste Fatema Louardiri serait donc de par sa pratique « criminelle » doublement fautive ou « hors la loi »… De par sa figuration démiurgique qui, en nous créant des univers plastiques, abandonne toute humilité pour proclamer son être et sa liberté. Et également de par la dispersion de son temps en futilité, c’est-à-dire en enluminures décoratives et inutiles plutôt qu’en productivité de ces fameux biens qualifiés désormais d’essentiels…

Elle poursuit en cela, l’héritage paternel qui, lui aussi, s’émancipera doublement de l’utilité et de la nécessité telles que l’envisagent communément les masses, autant populaires que dirigeantes mais en raison d’intérêts divergents…

Ahmed Louardiri est en effet ouvrier agricole attaché aux jardins maraichers jouxtant la ville de Salé. Et lorsque sa jeune fille, Fatema dont il est question ici, lui apportait son casse-croûte à l’heure du déjeuner, elle s’émerveillait toujours de ce petit coin en retrait qui mobilisait le plus le temps et l’énergie de ce père pourtant « naïf » et démuni. Un temps pour rien, c’est-à-dire non rémunéré et là-encore non producteur d’essentialité, pendant lequel il paysageait en secret un jardin ornemental et fleuri… Et cela par goût et par envie de beauté, et par ce supplément d’âme distinctif et révélateur de notre humanité…

Plus tard, Ahmed Louardiri aggravera, ou doublera, lui-aussi ce péché mignon qu’Adolf Loos qualifie de criminalité, puisqu’il fera peinture et représentation de ce jardin secret…

Alors, la question de l’atavisme familial mériterait d’être posée… Fatema serait-elle artiste par hérédité ? Bien sûr qu’elle l’est, tout comme son père, pleinement et totalement héritière des généalogies de toute l’humanité. Celle-là même qui apparaît avant l’Histoire par distinction au règne des vivants, lorsqu’elle s’invente des arts, non évidemment essentiels à son être, peut-être, mais consubstantiels de cette âme tellement humaine malgré son invisibilité et son immatérialité et qui ajoute au profane, ce mystère du sacré…

Et l’art, comme toute production exclusivement humaine a depuis toujours et encore interrogé en permanence tous nos manichéismes en évaluation et redéfinition permanentes, parce qu’il se nourrit autant des Totems que de ces fameux tabous…

Ce faisant, il prend tous les risques de la liberté à laquelle l’Homme s’est condamné en quittant le règne de l’animalité, y compris ceux de déplaire, voire d’être criminalisé.

Et c’est justement de cette liberté d’être et de créer que Fatema Louardiri est l’héritière revendiquée.

Artiste, du profane et du sacré, et aux risques de faire de tous ces mystères, une œuvre qui lui survivra, corps et âme, par son (in)essentielle beauté.

Fatima Louardiri est née en 1956 à Salé, un des plus grands centres de tissage du pays. Enfant elle tenait les pinceaux de son père, Ahmed Louardiri, un des pionniers de la peinture dite naïve. Ses tableaux reflètent l’héritage traditionnel du tissage et de la broderie, resté vivace à Salé. Elle a fait sa première exposition à Rabat, en 1974.

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