EXHIBITION

THE GAMBLERS

WALID ARDHAOUI

Deux univers se côtoient, deux techniques aussi. Un monde d’adultes que le peintre Walid Ardhaoui rencontre le plus souvent dans les marges de la société tunisienne, son appareil photo en bandoulière. Hommes désoeuvrés, candidats à l’immigration, chômeurs désabusés. Lors de sa résidence de trois mois à la CDA Gallery, se sont ajoutés d’autres compagnons de fortune : SDF croisés lors de ses promenades quotidiennes, squatteurs de tous âges, supporters du Wydad et du Raja débordant d’énergie et de colère. Voilà le tableau. À ce monde adulte vient se télescoper celui de l’enfance représenté par des dessins réalisés délibérément de façon maladroite. Hélicoptères rose bonbon, naïade sautant en parachute, fusées brinquebalantes, nuages pleuvant d’étranges larmes de pluie rose, oiseaux hébétés et autres étoiles filantes : tout un monde onirique et décalé s’offre à notre regard. Aux portraits d’individus isolés ou en groupes peints à l’huile, dont le peintre souligne les valeurs de solidarité et de fraternité qui les relient, semblent s’opposer ces dessins conçus à l’acrylique. On est de prime abord déstabilisé par ce curieux mélange d’hyperréalisme virtuose et de gaucherie potache. Pour parachever l’ensemble, le peintre ajoute minutieusement des lignes bleues et une marge rouge assimilant la toile à un cahier d’écolier. Un jeu de parallèles déconcertant qui conduit le spectateur à s’interroger sur un art de la composition plus subversif qu’il n’y paraît.

Les dessins d’enfants seraient-ils l’image des rêves inaboutis des adultes ? Auraient-ils pour fonction d’atténuer la violence de situations sociales désespérantes ? Ne s’agit-il pas, entre les lignes, de suggérer plutôt le pouvoir d’infantilisation de la société elle-même ? Il se pourrait que maintenir les adultes dans un état d’enfance à perpétuité, de sacrifier l’idéal d’émancipation par l’école et la culture fasse aussi partie du programme. Voilà peut-être l’autre tableau que l’on s’évertue à ne pas voir. Au spectateur de lire alors entre les lignes, d’aller dans ces marges que le peintre s’autorise à transgresser. Contrairement aux corrections qu’un professeur mentionnerait en marge d’une copie pour remettre son élève dans le droit chemin, Walid Ardhaoui ne donne aucune leçon, n’assène aucun message. Tout au plus nous invite-t-il à faire un pas de côté pour poser notre regard sur un groupe de jeunes Tunisiens désoeuvrés posant entre des pans de murs en construction, comme si leur vie était à leur image, un chantier en perpétuelle construction. Prenons le temps de contempler ce sans-abri casablancais que le peintre a rencontré à quelques pas de la galerie, le corps allongé sur un lit de nuages roses. Comme le soldat que décrit Rimbaud dans « Le dormeur du val », cet homme dort paisiblement. À moins qu’il ne réside au paradis des pauvres, s’il en existe un ? Une peinture déstabilisante, oui, si ces portraits d’hommes abîmés par la vie et ces joyeux dessins d’enfant empreints d’une fausse naïveté avaient le pouvoir de bousculer un peu nos préjugés, en nous faisant contempler ce qui souvent nous indiffère.

EN
In the margin —Olivier Rachet, Art critic
Two worlds coexist, as well as two techniques. There is the adult world that painter Walid Ardhaoui often explores, with his camera strapped across his chest, on the fringes of Tunisian society. Men out of work, prospective immigrants, the disillusioned and the unemployed. During his three-month residency at CDA Gallery, he has added a few more: homeless people met while walking in the streets, squatters young and old, Wydad or Raja football fans bursting with energy and anger. That’s the scene. Next to this adult world lies a children’s world, represented by deliberately childish drawings. Bright pink helicopters, parachute-jumping naiads, strange pink drops falling from rainclouds, dazed birds and shooting stars: an offbeat, dream-like world emerges before our eyes. These scribbled acrylic drawings collide then with oil-painted individual or group portraits, in which the artist underscores the values of solidarity and fraternity that connect them. At first impression, the sight of this odd mix of hyper-realistic virtuosity and schoolboy awkwardness is unsettling.

 To complete the effect, the painter takes care to add the red margin and blue lines of a class notebook. A disconcerting play of parallels that leads the viewer to question a form of composition that may be more subversive than it seems. Are children’s drawings in fact the unfulfilled dreams of adults? Is their function to mitigate the violence of desperate social situations? And, we read between the lines, don’t they reveal the infantilization of society itself? The result of keeping adults in a perpetual state of childhood, sacrificing the ideal of emancipation to school and the pressures of societal culture. This is perhaps the other picture we strive not to see. The viewer must then read between and beyond the lines, as the painter grants us permission to break through. Unlike a professor’s notes scribbled in the margins of his student’s paper to put him on the right track, Walid Ardhaoui has no lessons to give, nor points to make. He merely invites us to pause for a moment, and see a group of young out-of-work Tunisians standing in front of a construction site, as if to say their own lives are forever under construction. Let us take the time to consider this member of Casablanca’s homeless tribe, a few steps from the gallery. The painter has laid him on a bed of pink clouds. Like Rimbaud’s soldier in “Le dormeur du val”, the man appears to sleep peacefully. Unless he has passed to the poor men’s paradise, if there is such a thing? Yes, the works are indeed unsettling, if these portraits of men ruined by life and these joyful, falsely innocent children’s drawings might have the power to shift our biases, and make us see what we usually choose to ignore. -Translated by Kristi Jones

Né à Kairouan, Walid Ardhaoui est un passeur de temps et de lieux. En faisant passer clandestinement le spectateur d’un temps à un contretemps, d’un lieu à un non-lieu, il se crée aussi un espace de forces, de sensations mais aussi de doutes entre la toile et le regardeur. Walid est un flâneur. Après son café du matin, il arpente les rues et attend la conversation. Mais pas n’importe quelle conversation, il espère voir les mots de ceux qui ne parlent pas, de ceux pour qui on jette le regard mais ne le donne pas. Ceux qui sont à la marge, les laisser pour compte, les sur le bord, tous ceux qui sont dans l’autre ville, de l’autre côté du rétroviseur…

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